Quoi, mon accent ? La honte de ses gosses

Ca y est, ça a commencé. Plus tôt que prévu.

— C’est pas “one more time”, c’est “one more time” !

Un slip-au-verre (slip-au-vert ? slip-ovaire ? ah, sleepover) d’un pote américain du fiston – c’est les vacances cette semaine, alors ça enchaine, les slips. Traditionnelle séance musique du repas du soir où chacun peut choisir un morceau tour à tour. Je répète le titre proposé par l’autochtone, et voilà ma première veste sur mon accent de la part des enfants : “Eh, papa, c’est pas comme ça qu’on dit !”. Accompagné d’un sourire ironique et néanmoins gêné.

La semaine dernière déjà, au stade pour voir le 1er match de la saison des Giants, le fiston avait compris avant moi le chant ennemi : “Let’s go Oakland!”. OK, c’est juste notre ville voisine par laquelle je passe 2 fois par jour, et le chant local est juste “Let’s go Giants!”. N’empêche que moi j’avais pas bien saisi (comme j’avais pas saisi “Let’s go Giants!” lors de mon 1er match).

Faut dire que j’ai toujours été une quiche au niveau accent. Une des raisons pour lesquelles j’ai toujours adoré le latin. Bon je me débrouille heureusement mieux qu’un président français. Il arrive même qu’on me comprenne, profitant d’un malentendu.

Non, objectivement, j’ai pas plus de problème qu’en français. Mon débit couplé à mon articulation et mon niveau sonore fait que mon accent passe finalement inaperçu. Voire je fais plus d’efforts qu’en français et on me comprend mieux. Y’a intérêt, car je fais passer pas mal d’entretiens de recrutement pour mon boulot, et pour les premiers, j’avais l’impression de passer moi-même un test d’anglais. Mais 80% de mes candidats sont indiens et chinois, et là j’ai quelques moments de solitude et dois faire preuve de créativité pour recoller les bouts. Arf. Eux doivent avoir la même problématique avec moi.

Bon, j’envie pas plus ma moitié. Avec son parfait accent British qui sent la pluie et le p’tit doigt levé, j’ai l’impression qu’elle les nargue, les ricains. Mais elle, c’est un choix. Une stratégie de résistance à l’ennemi. Maintenant, le syndrome de Stockholm commence à faire son effet et elle commence à céder au prononcé “chewing gum”. Y’a pas a dire, on n’est pas tous égaux question accent.

Donc mon accent va être le 1er angle d’attaque de ma progéniture. Ca va se transformer peu à peu en sentiment de gêne, voire de honte. Comme mes potes d’enfance d’origine maghrébine ou asiatique qui osaient à peine me présenter leurs parents qui parlaient pas ou mal français. Et moi je ferai comme ces parents qui conservaient leurs traditions d’origine, ce qui ajoutera à la honte.

Toujours à bouffer du pain, du fromage. A boire un expresso et pas de la lavasse. A exiger des gosses qu’ils mangent à table avec nous. A oser leur dire non et les engueuler. A leur faire des câlins et bisous. A lire mon Canard français même avec 2 semaines de retard. A privilégier un style lapidaire à leurs salutations ampoulées et remerciements circonvolutionnés.

Et tout ça se cumulera avec les objets de honte intergénérationnels classiques qui vont se succéder :

  • l’aspect physique ; déjà qu’on est considérés comme des vieux alors que pas quadras
  • la condition physique ; oui je souffle quand je joue au foot ; crétin va, tu verras plus tard !
  • les gouts musicaux ; mes oreilles saignent toujours à l’écoute des nouvelles voix pop trafiquées à l’auto-tune. Mais je travaille en douce pour éduquer les leurs.
  • la manière de danser ; ah non, moi j’échappe à ce problème 🙂 Mais je vois bien les dégâts autour de moi.
  • l’humour paternel qui parait hautement spirituel à 5 ans mais totalement débile ensuite
  • la manière de s’habiller ; là je repousse toujours les sandales en cuir, mais va bien arriver le moment ou je vais m’y mettre. Rho, misère.
  • l’embourgeoisement idéologique, politique, domestique
  • la vaisselle mal lavée ; pas grave, on voit moins bien
  • la propreté de la maison et du tas d’os grinçant drapé de peau fripée de plus en plus suspectes
  • l’incontinence
  • la boite de cendres sur la cheminée

Quand je serai plus là, il leur manquera, mon sale accent !

3 réponses à “Quoi, mon accent ? La honte de ses gosses

  1. Excellent ! Mince, c’est arrive PLUS TARD que prévu !
    Et a tu eu le piege, “papa, comment on dit ‘désolé’ en anglais ? Ben “sorry”. NOOONNN me dissent t-elle, c’est SOORRY !

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