Coding-out

Pas de femme ni d’enfants pendant 18 jours. Ça m’est jamais arrivé depuis 16 ans d’être tout seul aussi longtemps. Pour sûr que je vais en profiter ! Bon, écumer les bars de Mission Bay ou Castro pour tâter du plan gay, trans ou ramener des petites pépées et me défoncer aux drogues plus ou moins dures, pourquoi pas, faut pas insulter l’avenir, mais c’est pas encore mon truc. Non, mon fantasme, peu envisageable au quotidien à la maison, est plus inavouable.

Coder !

“Programmer” pour les profanes.

Bon faut contextualiser, je sens. Je viens d’un milieu où l’informatique, c’est la pire des looses. Un peu moins pire que flic ou prêtre, mais quand-même. Dans ma famille proche, on bosse dans le social, la décoration, le vin bio. Du noble. Le lien humain et la culture rendent toutes autres valeurs insignifiantes. L’argent et la technologie sont des valeurs presque honteuses. On se targue de pas se savoir servir de son téléphone. Quand on en a un.

Gosse, je paraissais déjà un peu bizarre aimant autant les maths que les matières littéraires, genre il va tourner mal çui-la. Je suis d’ailleurs parti à la fac sur un programme de maths appliquées aux sciences sociales, genre je me déciderai à la dernière minute. Puis j’ai basculé sur un cursus informatique, mais plus ouvert que la normale, avec langues, techniques de communication, etc. Avec l’idée de faire chef de projet de suite et pas de me salir les mains en programmant.

L’ordinateur et moi, ça a été une relation compliquée au début. Genre une fille avec qui tu sors un peu en cachette car elle te fait un peu honte. Mais que t’as l’impression de connaître depuis toujours. Et elle est tellement dingue de toi que tu peux pas la larguer comme ça ; au moins là, t’as pas d’effort à faire. Donc ado, j’ai bien fait quelques jeux, car c’est normal pour un ado, mais je refoulais mes désirs de programmation qui m’apparaissaient pas très sains. Même étudiant, je n’ai jamais programmé juste pour le plaisir.

Idem une fois rentré sur le marché du travail. Empreint d’une éducation aux saveurs marxistes, je me suis toujours interdit de bosser chez moi au profit d’un patron. Et même en tant que co-fondateur de ma startup je me limitais avec des horaires hyper stricts, pas question de me faire exploiter par moi-même, voire pire, de m’exploiter moi-même !

J’ai quand-même dérogé à la règle pour participer à des concours de développement, notamment à des périodes un peu trop pépères au niveau boulot. Ça avait un côté argent facile, comme un mec qui dealerait de la drogue le week-end. C’est d’ailleurs comme ça que je suis parti découvrir San Francisco et la Silicon Valley y’a 16 ans (en gagnant un concours, pas en dealant).

Pourtant, je suis pas sûr d’être geek. Je me suis jamais intéressé au matos ou aux objets eux-mêmes, je suis pas leur actualité, je m’intéresse seulement à ce qu’on peut inventer dessus. Ca peut sembler bizarre de dire ça quand on a plusieurs ordinateurs, tablettes, smartphones à la maison, mais personne vous dit que vous êtes fans d’électricité parce que vous avez un lave-linge, un lave-vaisselle et un aspirateur, si ? C’est fou comme la perception d’un lecteur insatiable peut se transformer en obsédé de la tablette, alors que seul le support change.

L’arrivée à San Francisco l’année dernière m’a fait une onde de choc. Que j’anticipais faut dire. Ici le développeur, c’est un peu une star, au même titre que l’entrepreneur. Les boites te chouchoutent, les salaires sont indécents. Certains développeurs commencent à avoir des agents, à l’instar de sportifs ou d’artistes. En France, si une fille te demande ton boulot à une soirée, c’est juste suicidaire que dire que t’es développeur. Ici elle te demanderas dans quelle boite, avec quels langages, etc. Genre elle flaire un peu ton potentiel économique et t’associe à un mec cool, mode hipster.

Quand en France on représente le développeur en un bedonnant-chauve-bigleux à qui tu confierais pas tes enfants, ici on te montre un beau-gosse. En ville, tu vois des panneaux de pub qui jouent sur le côté sexy avec des développeurs, voire qui montre des développeurs en petite tenue. Bon en même temps tout le monde est à poil à San Francisco.

Donc imprégné de ces vibrations californiennes, j’ai décidé que je me ferai une cure de code, soirs et week-ends pour 18 jours. Façon nerd-ermite, mais ça sera peut-être qu’une fois dans ma vie.

Comment ça, je code pas tous les jours au boulot ? Ben non, misère. Sur le Tour de France, je serais le mec qui prépare la course de son équipe le matin, et qui donne les conseils la journée dans sa voiture. Bon ces jours-ci, je peux monter sur un vélo, donc ça me fait vraiment du 12h de code par jour, je me rattrape.

Les neurones sont ravis, le corps un peu moins. Le week-end de 3 jours (fête de l’indépendance) en mode 6h30-minuit assis devant un écran en quasi non-stop, il a pas beaucoup aimé je sens. Yeux rouges, membres engourdis, estomac vide. Mais il a pas à la ramener, ça fait bientôt un an qu’il voit le soleil quotidiennement, fait de la marche + trottinette tous les jours de semaine, des balades tous les week-ends. Et puis y’a la musique en fond qui compense, notamment celle censurée par Madame en temps normal.

Là vous vous dites peut-être que je suis sûrement en train de pondre un truc de fou ? Ben non, même pas. L’ambition du résultat, pour moi c’est au boulot. Ce qui m’intéresse personnellement c’est la manière, les moyens justifient la fin. Je vais pas tartiner sur le plaisir intellectuel que peux procurer la programmation quand on est passionné. L’aspect démiurge où on devient créateur d’univers autonome ; la partie jeu casse-tête où il faut continuellement résoudre des problèmes ; la remise en question perpétuelle avec des vagues de nouveautés incessantes ; le partage avec des développeurs de tous pays. Et pour les plus graves dont je suis, y’a la dimension artistique du code, mais je suis encore trop lucide pour oser en parler aux profanes.

Ouais, y’a du mal de fait, j’assume. J’arrête là sinon Madame va s’inquiéter et rentrer plus tôt de France. Elle ignorait tout ça la pauvre.

3 réponses à “Coding-out

  1. En direct d’une terrasse avec madame..je confirme qu’elle pense à avancer son vol retour! On s’est bien bidonnées mon beau frère sexy -nerd ?

  2. bon, si j’ai bien compris, tu es un artiste-né, qui fait du vélo toute la journée avec accroché au guidon un appareil à coder mais qui ne fait pas sonnette d’alarme quand ton estomac est vide : un vrai chercheur en quelque sorte ! et alors, à quand sur une grande affiche dans les rues de San Francisco ? On te connait !!, tu pourras garder la chemise par dessus le maillot de bains quand même ! Aller, je garde ta ptite famille encore quelques jours, le temps que tu finisses ton codage ! Anne-Marie

  3. Bienvenu !
    De la part d’un pour qui la dimension artistique du code signifies quelques choses. Et je ne t’invite pas a diner un de ces soirs: profite

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