Fuck gentrification

Comme prévu, Berkeley a eu raison de nous. Trop pauvres pour acheter une bicoque dans notre ville d’accueil. Ce printemps (car ça monte chaque année), une maison avec 3 chambres était listée en moyenne à $800,000 et partait à $1,200,000. On a hésité à partir dans les terres 20 minutes plein est, côté Walnut Creek avec ses grandes baraques plus abordables en pleine campagne et pleine chaleur, mais aussi sa population et son esprit très WASP. Comme on s’est habitué à la vie plus urbaine et plus cosmopolite de la Baie, on a choisi Oakland, située juste dessous Berkeley et en face de San Francisco.

On est sur le point bleu, une rue au sud de Berkeley
On est sur le point bleu, une rue au sud de Berkeley

Oakland

Oakland est mondialement connu comme étant une capitale du crime (“mondialement” aux Etats-Unis signifie aux Etats-Unis), la 2ème ville la plus dangereuse du pays, il parait. Pour beaucoup, Oakland se traverse en empruntant l’autoroute ou le corbillard. Faut reconnaitre que la 1ère vision d’Oakland qu’on a en prenant le BART (=RER) en venant de San Francisco vous met pas en extase. A droite, le port gigantesque façon “The Wire”, à gauche des visions de West Oakland façon “New York 1997”.

Mais Oakland est immense, et variée comme peu de villes le sont ici (à part SF). Si West Oakland reste un peu glauque par (rares) endroits, la partie Est qui borde la colline (Montclair, Claremont) est rupine ; le nord qui jouxte Berkeley est bobo ; le centre branchouille et animé. Et comme dans toutes les villes ici, même au sein du même quartier, l’ambiance peut changer totalement d’un bloc à l’autre.

Et puis le crime est pas la seule activité tendance, les enfants de la balle occupent la scène artistique aussi ; c’est nous môssieur que Stromae avait choisis l’an passé sur la Baie. Y’a de la vie nocturne, pleins de restos et bars à vin. Le New York Times avait classé la ville en 5ème place dans un classement des endroits à visiter au monde (sic, c’est du top-bobo ce classement). On cartonne en sport (les Warriors sont la meilleure équipe de basket au monde – monde=Etats-Unis pour rappel). Et surtout on est les rois des poubelles aussi, et ça, ça rend fier !

Bon, certains peuvent pipoter autant qu’ils veulent, si Oakland fait peur, c’est aussi par sa population noire. Comme en France avec la population magrhébine. On a vécu la même chose habitant à la Guillotière, à Lyon. Tous ces non-blancs qui “trainent” dans la rue font peur à ceux qui n’en voient pas dans leur quartier.

Tiens d’ailleurs, quand il a fallu qu’on trouve de nouveaux locataires pour notre maison de Berkeley Hills, notre proprio nous a demandé d’éviter les noirs. Mais pour leur bien hein ! Car ils ne se seraient pas sentis bien dans le quartier, qu’elle nous a dit.

Fuck gentrification

Pourtant la population noire d’Oakland décline ; 44% de la population en 1990, 28% en 2010. Plus globalement, les plus pauvres se font jarter d’Oakland comme ils se sont déjà fait jarter de SF. Et ceux qui sont maintenant trop limites pour continuer à vivre sur SF viennent sur Oakland et délogent les moins riches qui doivent remonter au nord ou à l’est de la Baie. La Silicon Valley suit le mouvement, elle continue de migrer sur SF mais commence maintenant à s’installer ici.

Oakland devient peu à peu un nouveau coin bobo de la Baie, notamment le quartier qu’on a choisi (enfin quand on achète dans la Baie, on choisit pas vraiment). Son nom, NOBE (North-Oakland / Berkeley / Emeryville) a été inventé par des agents immobiliers qui ont monté une opération marketing pour redonner un attrait à cette partie de la ville.

Evidemment les gens du coin trouvent qu’Oakland perd son âme avec cette nouvelle population. Les vieilles maisons sont rasées et reconstruites à neuf. C’est le cas de la nôtre comme déjà d’autres juste dans notre rue. Du coup on se retrouve avec des messages d’accueil comme celui-ci inscrit sur notre trottoir.

fuck-gentrification
On a de la chance, d’autres maisons sont carrément taguées

Mon fils m’a demandé ce que ça voulait dire, mais j’ai pas eu le temps de commencer à lui expliquer qu’il était parti pour l’effacer avec sa soeur. Dans 10 ans mon gars, c’est peut-être toi qui l’écrira pour ceux qui vont nous virer. D’ailleurs, on aurait du l’écrire sur notre ancien trottoir, le loyer a grimpé de plus de 10% (niveau d’augmentation moyen constaté chaque année ici). On peut toujours se consider le gentrifié d’autrui.

Dans ma rue

Bon c’est sûr qu’entre ça, plus un mec dessoudé au coin de notre rue la veille de notre emménagement, plus les voisins qui rigolent à la vue des pigeons qui ont mis aussi cher pour acheter dans le quartier, on a traversé quelques moments circonspects au début. Je m’étais aussi abonné à un des nombreux sites qui recensent les crimes et délits quotidiens, mais c’était pas l’idée la plus heureuse, même si tu t’endors avec la douce surprise d’être toujours vivant à la fin de la journée.

Et puis quitter les belles maisons de Berkeley Hills, les vues sur la Baie, la verdure dans les rues, les playgrounds des enfants, les biches, les écureuils, les petites boutiques et restos…

Finalement, on a fait le tour du nouveau voisinage, on n’a vu que des gens qui nous accueillaient chaleureusement et qui nous vantaient le quartier. Je n’ai discuté qu’une fois et brièvement avec une voisine dans notre quartier précédent, là je connais déjà 5 prénoms de voisins.

On a des voisins vietnamiens qui sont là depuis 23 ans et qui ont acheté à l’époque leur baraque moins de $100,000 (elle en vaut probablement 7/8 fois plus maintenant). Une mamie en face qui est là depuis 54 ans et dont j’espère qu’elle nous racontera sa traversée de l’histoire noire-américaine. De plus en plus de familles blanches bien sûr, mais plus discrètes, comme nous quoi.

La vie est plus animée, ça sent parfois le chichon (ça rappelle la Guillotière), on entend des poules, de la bonne zik tendance blaxploitation, quelques coups de feu pour pimenter l’ambiance. Ca demande une réacclimatation mais ça s’annonce bien.

Chaud mais bien.

2 réponses à “Fuck gentrification

  1. chouette ! cela fait plaisir de lire ta prose ! cela nous manquait ! Et puis trop fort pour “vendre” votre nouveau lieu de vie. Attention ! embouteillage ! nous allons tous venir !

  2. Oakland ? la nouvelle vie des bobos branchouilles. Exit les bandits ? : tout se perd….
    En tout cas, voilà une ambiance urbaine qui m’a m’a l’air bien pimentée.
    Hé !! dans 1 mois juste on décolle …. chic

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